Le
petit chemin disparu
C’était
un petit chemin de terre. Il serpentait à travers
la plaine à l’écart des grandes villes. Des talus broussailleux,
des arbres, des rochers le bordaient… Puis il partait se perdre quelque
part parmi les ronces et la poussière. Exténué par tant
d’immensité, il finissait par se dissoudre sous l’herbe
rase et les cailloux, ainsi que s’effacent les morts invités par
la nuit de la terre, un grand mystère de la disparition, car les chemins
ont une vie, ils ont une histoire et un destin, comme les hommes. Et comme
les hommes
ils meurent un jour. Leur histoire est liée à celle des hommes
qui les ont tracés, à tous ceux qui les ont parcourus. Et ils
ont un cœur. Un cœur qui bat, tout résonnant des pas des marcheurs
qui les foulent. Leur disparition leur advient lorsque tous les délaissent,
les désertent, que nul ne se soucie plus d’eux. Leur cœur
se tait quand se taisent les pas. Les chemins ont donc aussi une âme
et ils ont une voix. Une voix très tenue qui se lève parfois
et se met à chanter,
au bord extrême du silence. Elle chante la voix des chemins, les amours,
les chagrins et les joies de tous ceux qui les ont traversés et dont
ils gardent la mémoire. Le petit chemin serpentait vers on ne sait quel
infini. Ainsi s’écoulent les jours, dans la paix et le bon usage
de la lenteur.
L’histoire nous dit que les cultures passées s’obstinent à survivre
La
connaissance de ces petits villages et hameaux permet de découvrir
des routes de toute beauté, des paysages magnifiques, des petites agglomérations
où l’homme a vécu pendant des siècles, dans des
conditions de vie souvent précaires, en autarcie presque complète.
Cette découverte devrait aider à mieux percevoir ce qu’est
véritablement cette région de France, en réalité très
méconnue puisqu’on ne parle en général que de la « Côte
d’Azur », cette étroite bande de terre, en bordure de mer
dominée par des collines et montagnes lointaines que l’on ignore
ou que l’on ne côtoie qu’en parcourant les vallées
pour atteindre les pistes de ski…
Que connaît-on, en effet, de ces paysages du Haut Pays, de ces chemins
qui longent les montagnes. Que sait-on, surtout, de ses habitants qui y ont
peiné pendant
des générations, pour y vivre. La rareté de sols fertiles,
les longues périodes de sécheresse alternant avec des précipitations,
les terrains accidentés repoussent souvent la présence de l’habitat
et des cultures. Autrefois, cette nature aux apparences généreuses
n’était pas appréciée par les rudes paysans qui
devaient se contenter d’une maigre portion de terrain au point de n’avoir
jamais la certitude d’assurer la soudure alimentaire entre deux récoltes.
Aussi, ne faut-il pas s’étonner de la désertification des
campagnes ! Ces petits villages, qui sont-ils aujourd’hui, que deviendront-ils
demain ? L’exode rural, la décroissance de la population étaient
inéluctables devant les difficultés de survie, l’attrait
des villes, du modernisme et des distractions, la recherche d’une amélioration
des niveaux de vie… Bien sûr, on y était plus unis autrefois.
Malgré les querelles,
il existait une vraie camaraderie. On se donnait des coups de mains, on avait
l’habitude de se réunir, de communiquer, de prendre du plaisir à se
retrouver lors des veillées et des fêtes. En ce temps-là,
la société était homogène.
Mais il ne sert à rien de pleurer sur le passé. L’histoire
nous dit que les cultures passées s’obstinent à survivre.
Certains jeunes reviennent au pays, pendant les week-ends, restaurent des maisons
anciennes, s’y installent pendant les vacances d’été,
avec un besoin de retrouver leurs racines, loin de la vie artificielle de tous
les jours. Ce Haut Pays ne doit pas être abandonné, il doit vivre
grâce
aux résidents qui y sont attachés, mais aussi grâce à ceux
qui, en le visitant, apportent leur amitié, participent à leurs
fêtes et qui s’y installeront peut-être un jour. Que souhaiter
pour ces petits villages et hameaux ? Que la restauration des maisons anciennes,
la construction de maisons nouvelles, d’auberges,
de stations estivales, de fermes de séjour, de gîtes
de randonnées, soient faites dans un souci de sauvegarde des normes
traditionnelles, de conservation vivante du milieu rural d’antan, ce
qui n’est pas
toujours le cas. Que se confirme ou s’instaure la volonté de protéger
le calme de la nature environnante.